Extraits d'une Interview avec Alexandre Najjar à propos de Berlin 36
publiée dans La Revue du Liban - n°4228.
Q. Pouvez-vous nous tracer en quelques mots les grandes lignes de "Berlin 36"?
R. Ce roman est l'histoire d'un événement: les jeux Olympiques de Berlin, organisés en 1936 par Hitler. Cette manifestation sportive a été complètement exploitée par le Führer et ses ministres Goebbels et Göring à des fins de propagande. Il fallait montrer non seulement l’ordre et la discipline du peuple allemand, acquis à la cause nazie, mais aussi le visage soi-disant pacifique de l’Allemagne qui, sournoisement, se préparait déjà à la guerre. Les organisateurs avaient tout prévu, sauf la victoire éclatante d’un athlète noir, l’Américain Jesse Owens, qui, en remportant quatre médailles d’or, a humilié les Nazis qui considéraient les Noirs comme des sous-hommes. J’ai mis en scène ces personnages réels, en même temps que des personnages fictifs (la journaliste, le pianiste…), pour brosser cette fresque qui nous renvoie à notre triste actualité au Moyen-Orient, car ce roman est aussi un réquisitoire contre le racisme, contre le terrorisme intellectuel et contre les extrémismes qui manipulent les foules et procèdent à des lavages de cerveaux. Il aborde aussi les questions de la liberté d’expression, de la résistance culturelle et des relations entre sport et politique, sachant que les jeux Olympiques de Pékin de 2008 ont soulevé la question du boycott déjà abordée à l’époque des jeux Olympiques de Berlin, puisque de nombreuses voix s’élevèrent alors pour réclamer un boycott de ces Jeux afin de ne pas cautionner le régime hitlérien. Les années passent, mais les mêmes problèmes, les mêmes dérives subsistent !
Q. Comment avez-vous eu l'idée de vous lancer sur les traces de Jesse Owens?
R. C’est un champion que j’ai toujours admiré. Je crois que mon père a été l’un des premiers à m’en parler quand j’étais enfant. Pour mieux comprendre l’itinéraire du personnage, je suis allé à Chicago rencontrer sa fille, je suis allé à l’Université de l’Ohio pour éplucher ses archives, j’ai visité son mémorial, dans l’Alabama, à Oakville, sa ville natale. C’est un personnage fascinant qui, au fond, se préoccupait plus de sport que de politique. Sa carrière a malheureusement été courte puisqu’il s’est heurté, après le racisme nazi, à la ségrégation qui minait son pays, et à l’intransigeance des dirigeants sportifs américains. Après la gloire, il a connu des moments très difficiles que je raconte dans mon roman.
Q. Est-ce lui qui vous a conduit aux JO de Berlin? Ou est-ce le contraire?
R. Les deux. En fait, il est difficile pour un écrivain d’expliquer ce qui a déterminé son choix quant au thème de son roman. Plusieurs facteurs ont été décisifs : Jesse Owens, sans doute, mais aussi le régime nazi en soi, qui offre des analogies frappantes avec les méthodes adoptées par des régimes (l'Iran, la Syrie...) ou des partis (le Hezbollah, le Hamas...) qui sévissent encore dans le monde arabe ou ailleurs. Ma visite à Berlin, aussi, puisque j’ai été frappé par la ressemblance entre Beyrouth et Berlin. Je revendique totalement le « Ich bin ein Berliner !» du président Kennedy !
Q. Est-ce que Jesse Owens est le personnage central de ce roman?
R. Non, le personnage central, ce sont les Jeux de Berlin ! Dans un roman, il n’est pas toujours nécessaire que le personnage central soit un être humain ! Zola a écrit un magnifique roman intitulé Paris dont le personnage principal est la capitale française. Dans Berlin 36, le personnage central est l’événement lui-même. Les autres personnages gravitent autour de lui. D’ailleurs, le découpage du roman est assez explicite : avant, pendant et après. Tout se passe autour de cette manifestation. Cela dit, Jesse Owens occupe une place privilégiée dans le livre puisqu’il symbolise la résistance à l’obscurantisme et qu’on l’accompagne depuis son enfance jusqu’à sa mort.
Q. Vous a-t-il quitté une fois le roman achevé?
R. Non ! je repasse souvent les images impressionnantes de sa victoire au 100m. Et j’ai été très heureux de constater que lors des championnats du monde d’athlétisme qui se sont récemment déroulés à Berlin, dans le même stade où Jesse Owens a remporté ses victoires, tous les athlètes américains arboraient sur leurs maillots les lettres « J.O » en hommage à leur idole ! Même le champion du monde Bolt s’est dit ému de courir là où Jesse Owens avait gagné ses quatre médailles !
Q. Tous les autres personnages en ont-ils fait autant?
R. Les personnages d’un roman marquent toujours durablement l’auteur. Khalil Gibran, par exemple, ne me quitte jamais depuis que je lui ai consacré une biographie. Les Nazis dont je raconte les agissements dans mon roman apparaissent tous comme des névrosés, des gens malades, manipulateurs, schizophrènes - un peu comme certains de nos dirigeants. On ne peut pas les oublier facilement….
Q. Combien de temps avez-vous mis pour concevoir et écrire ce roman qui s'appuie sur une importante bibliographie?
R. Deux ans. Un pour les lectures et les recherches, un pour l’écriture. Un roman historique est plus difficile à écrire qu’un roman de fiction car il faut tout lire sur le sujet, tout vérifier. Même si la vérité historique peut être transformée par l’imagination du romancier, il n’en reste pas moins qu’un minimum de vraisemblance est requis, pour ne pas tromper le lecteur. Il y a quelque chose de scientifique, de « chirurgical » même, dans la démarche.
Q. Est-ce que le roman une fois achevé ne fait plus partie de vous?
R. On ne sort pas indemne de l’écriture d’un roman. La personnalité d’un écrivain se retrouve dans ses romans, et ses romans se retrouvent dans sa personnalité. Il y a entre eux une sorte de vase communicant. Chacun se nourrit de l’autre !